Présumer que les technologies sont simplement des outils qui se trouvent plus ou moins là, et qui sont employés dans n’importe quelle société donnée selon un modèle qui dépend seulement de ce que la société et la culture en font, est trop réduit. Une société qui n’a pas de roue et pas d’écriture connaît certaines limites à ce qu’elle peut faire. Barry Wellman a importé en sociologie un terme emprunté au vocabulaire de l’ingénieur : celui des offres de possibilité1. (…) L’idée est simple à expliquer et distincte d’une forme de déterminisme naïf. Différentes technologies rendent plus faciles ou plus difficiles différentes sortes d’actions humaines et d’interactions. Toutes choses égales par ailleurs, les choses plus faciles à faire sont probablement celles qui seront faites, et les choses qui sont plus difficiles à faire seront celles les moins probablement accomplies. Mais les choses ne sont jamais égales par ailleurs. C’est pourquoi le déterminisme technologique au sens strict — si l’on a une technologie de type « T » on devrait s’attendre à l’émergence d’une structure ou d’un lien social de type « S » — est fausse.
The Wealth of Networks
Yale University Press, 2006, p.17
(trad. Thierry Leterre
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1 Cette locution traduit l'anglais affordance, désormais bien connu, mais que le français ne traduit souvent pas. Une « affordance » est simplement une caractéristique que présente un objet et qui en permet l’utilisation. Le goût des Français pour le jargon donne au terme anglais une dimension obsidionale qu’il n’a pas en réalité (c’est une « idée simple » note Benkler). Dire qu’«une chaise afforde la possibilité de s’asseoir » signifie juste qu’elle offre cette possibilité en effet bien connue. C’est pourquoi je m’en tiens à une langue plus normale, qui justement permet d’insister sur la banalité explicative du « système d’offre » qui en fait la puissance (Th. L.).