Archive pour la catégorie ‘Revue Rue Descartes’

Terreurs et terrorismes

Lundi 5 janvier 2009

Terreurs et terrorismes, Rue Descartes, n° 62,
ed. P.U.F, décembre 2008

Sous la responsabilité de Rada IVEKOVIC et Ranabir SAMADDAR,
couverture d’Enki BILAL

Pour démystifier le terrorisme

Terreurs et terrorismes, Rue Descartes n° 62

Ce numéro de Rue Descartes, d’une grande actualité, est issu d’une fructueuse collaboration en sciences sociales et philosophie entre la France et l’Inde, avec la participation de chercheurs venus d’ailleurs. C’est une coopération du CIPh avec le Calcutta Research Group (CRG), http://www.mcrg.ac.in/. Nous sommes partis de l’idée que le « terrorisme » est produit puis combattu par l’Etat et le système international des Etats, en un cercle vicieux radicalisant les positions et la violence. Il n’est pas lié à telle ou telle idéologie, nation ou religion, mais il a tendance, dans sa radicalisation, à se saisir des « identités » comme si elles en étaient la cause, alors qu’elles ne sont que le résultat de violences. Nous examinons la situation en particulier à partir du moment refondateur du 11 septembre 2001, qui couronne la fin de la Guerre froide et achève 1989; 2001 donne l’occasion d’une radicalisation légitimant par avance la guerre généralisée et l’exception sécuritaire par delà toute légalité. Avec la fin de la guerre froide, avec les nouvelles migrations à l’échelle planétaire, les catastrophes écologiques, il se construit un univers inédit où les populations civiles sont otages d’appareils de pouvoir insondables. Nous pensons qu’il faudra, à partir de là,  développer l’imagination politique qui fait tant défaut.
Nous avions commencé notre collaboration il y a quelques années, autour du sujet qui nous occupait alors, celui des partitions de pays [S. Bianchini, S. Chaturvedi, R. Ivekovic, R. Samaddar, Partitions. Reshaping States and Minds, Londres, Routledge 2005; Reprint  Routledge India, Delhi 2007; “Pays divisés, villes séparées”, Transeuropéennes n° 19/20, 2001 (bilingue fr. & angl.); Ghislaine Glasson Deschaumes & R. Iveković (dir. par), Divided Countries, Separated Cities. The Modern Legacy of Partition, Delhi, OUP 2003]. L’étude des points communs ou des différences entre la décomposition de l’Inde britannique (cas d’école de partition en 1946-48), et celle de l’ancienne Yougoslavie (dans les années 90), nous rendit conscients que les partitions sont beaucoup plus fréquentes qu’on pourrait le penser. Elles sont le processus de naissance et de vie des Etats, mais aussi des communautés, des sociétés; loin de traverser simplement les territoires (States), elles occupent nos esprits et notre pensée (Minds). Nous vérifiions et confirmions alors que le degré zéro de la violence n’existe pas. C’est cette dynamique de la violence, entre le micro niveau de l’individu et le macro niveau des institutions, configurations sociales et grands ensembles qui nous faisait alors nous intéresser au terrorisme, surtout à partir du grand tournant sécuritaire des gouvernements qui accompagne le néolibéralisme dans la mondialisation en faisant de la surenchère dans la violence. Notre collaboration se poursuivit de colloque en publication, en Inde, en France et ailleurs, et depuis le programme “Partitions comparées et leçons apprises” soutenu par la MSH (Programme international d’études avancées en collaboration avec le Columbia University Institute for Scholars Reid Hall, Paris) effectué d’octobre 2001 à janvier 2002 à Paris avec la participation, en plus des soussignés, de Stefano Bianchini (Université de Bologne) et de Sanjay Chaturvedi (Université du Punjab). Le résultat en fut un livre à quatre voix. Par la suite, le colloque “Conflits, droit et constitutionalisme” se teint à Paris en 2005, avec pour issue la publication de Diogene n° 212, 2005, alors que chaque année un colloque thématique a lieu à Kolkata avec des participants du même groupe allant s’agrandissant.
La présente publication “Terreurs et terrorismes” est la deuxième partie d’un triptyque en partie issu du colloque du Calcutta Research Group et du CIPh à Paris “Sociétés, États, « terreur » et « terrorisme » – Une perspective historique et philosophique” organisé en novembre 2006. Le premier volet en fut “Terror/isme. Etats & Sociétés”, Naqd n° 24, 2007 (Alger), revue dirigée par Daho Djerbal et publiée en arabe et français. Le troisième (en anglais), qui doit encore voir le jour, paraîtra en Inde en 2009 publié par le CRG. Certains textes paraissent dans l’une ou l’autre de ces publications bien que dans des formes différentes ou avec des exemples divers. Mais une autre partie des articles et, dans notre cas, les rubriques “Parole”, “Périphéries” et “Répliques”, sont d’une actualité particulière: notons au passage le retour critique sur les notions de terreur et terrorisme (par F. de Bernard et R. Močnik), les recensions des livres d’Ernesto Laclau (par E. Grossman), de Slavoj Žižek, Frédéric Neyrat (par C. Terrafère), de Didier Bigo (par E.-P. Guittet), d’Adriana Cavarero (par M. Andreani), la recension de films documentaires sur le terrorisme (par M. Vervel); une critique du discours officiel européen (G. Glasson Deschaumes); l’article de M. Paris sur “la terreur des femmes”, celui de P. Mathias sur le “cyberterrorisme” et de Yann Moulier Boutang sur la “terreur économique et cognitive”: ce sont des textes prégnants et concentrés, certains d’une grande originalité. Le graphisme intelligent et malicieux des Bandes dessinées d’Enki Bilal, offert gracieusement et en pleine consonance avec l’intention du numéro, en fait en outre un objet original et sophistiqué.

Rada Iveković est philosophe et indianiste, directrice de programme au CIPH (2004-2010) http://www.ciph.org/direction.php?idDP=27, membre du Réseau scientifique TERRA http://terra.rezo.net/article783.html?var_mode=calcul, professeure des universités;

Ranabir Samaddar est politologue et militant, fondateur directeur du Mahanirban Calcutta Research Group à Kolkata http://www.mcrg.ac.in/rs.htm. Les deux co-éditeurs s’engagent en particulier depuis des années autant que possible à la coopération Sud-Sud.

Philosopher en Tunisie aujourd’hui. Rue Descartes n°61

Mardi 7 octobre 2008

Philosopher en Tunisie aujourd’hui , Rue Descartes, n° 61,
ed. P.U.F, septembre 2008
Numéro coordonné par Fathi Triki et Rachida Boubaker-Triki, avec la collaboration de Patrick Vauday.

La philosophie à l’épreuve de l’exil

Pour répondre au plus près à la dimension internationale du Collège, la revue Rue Descartes a pris l’initiative de se délocaliser en consacrant l’un de ses quatre numéros annuels à l’exercice de la philosophie à l’étranger. Il ne s’agit en aucune façon d’une re-territorialisation de la pensée mais tout au contraire de l’affirmation de sa vocation à faire monde dans des sites et des idiomes multiples, de sa dissémination donc.
Qu’en est-il alors non pas de la philosophie tunisienne mais de la philosophie en Tunisie ? S’il fallait caractériser son site, je dirais qu’il se signale d’être « entre » : au mitan de la Méditerranée entre Europe et Afrique, entre Moyen-Orient et Occident dont fait partie le Maghreb, son nom arabe, à l’image du cap tunisien qui fait saillie sur la rive sud de la mare nostrum, et surtout entre langues qui se répondent, s’entremêlent et se nourrissent, l’arabe et le français principalement. Cette situation originale en fait un lieu de passage et de transit essentiel pour les concepts mis à l’épreuve de la traduction et de l’acclimatation, et pour risquer par conséquent la pensée dans une singularité opérante et vivante. Il faut bien reconnaître l’inégalité à ce jour d’un change qui a bien plus profité à l’influence des philosophies en langues européennes qu’à celle des philosophies en langue arabe. Si ce numéro de Rue Descartes ambitionne de contribuer quelque peu à réparer une injustice, il a davantage pour souci de mesurer les effets de la philosophie au risque des altérités et d’en inventorier les relances et les devenirs féconds.
Il n’est peut-être pas inutile de rappeler, comme le fait Fathi Triki dans son propos liminaire, que la Tunisie, autrefois et dans un contexte différent Numidie, fut assez propice à la pensée pour y accueillir et y nourrir les œuvres d’Apulée, de Saint Augustin et d’Ibn Khaldoun, ni d’apprendre que s’y est perpétuée la tradition des grandes réformes avec Kheireddine ( XIXème) et Tahar Haddad (XXème) ; sans oublier les transferts et les recommencements dont plusieurs philosophes français qui y ont enseigné ont avivé ou ravivé la flamme auprès des étudiants tunisiens ; et parmi eux François Châtelet, co-fondateur du Collège international de philosophie, et Michel Foucault dont Rachida Triki restitue le contexte et le plan d’un cours sur Descartes dispensé à l’université de Tunis.
Mais qu’en est-il de l’aujourd’hui de la philosophie ? Ce numéro fera la preuve qu’il est bel et bien vivace : dans le triple souci de construire des ponts à double sens entre les Lumières orientales et occidentales pour penser la rencontre des mondes et les soubresauts de la modernité (Moez Médiouni, Rachida Smine, Tahar Ben Guiza, Fathi Nguezzou), de mettre le religieux à l’épreuve de la rationalité, de la laïcité et des genres ( Salah Mosbah, Fathi Triki, Mohamed Ali Halouani, Mounira Ben Mustapha, Zeineb Ben Said-Cherni), de réinventer enfin la pensée dans les conditions de la diversité et de l’entre-langues ( Fethi Meskini). A parcourir et à lire ce numéro, on comprendra que loin de se contenter d’être les porte-voix des courants de pensée « occidentaux » ou des traditions et écoles arabo-musulmanes, les philosophes tunisiens travaillent à partir de leur situation à penser la complexité des temps et du monde.
Le dernier mérite de ce numéro, et non le moindre à mes yeux, est d’offrir des images des métamorphoses en cours sur la scène des arts en Tunisie, à l’intersection d’un héritage traditionnel repris à neuf et en beauté – témoin la couverture -, et d’un questionnement sur les nouveaux avatars troublants des corps, des espaces et des identités. A saluer au passage le travail et la générosité de ces artistes : Njah Mahdaoui, Dalel Tangour, Mouna Jemal, Marianne Catzaras, Nadia Kaabi, Halim Karabiben, Meriem Bouderbala, Sadika Keskes, Mouna Karray, Moez Safta, Nicene Kossentini … et pour son regard affûté, Jeanette Zwingenberger qui en a fait le choix.

Patrick VAUDAY, philosophe (université Paris IX – Dauphine) ancien directeur de programme au CIPh, est responsable du réseau « Diversité des expressions culturelles et artistiques, et mondialisations » (http://www.dcam.auf.org/) au sein de l’Agence Universitaire de la Francophonie