David-Le-Duc Tiaha
Actuel Directeur de programme du 01/07/2025 au 30/06/2031
Direction de programme : L’Herméneutique contemporaine dans la philosophie africaine. Attestation d’humanité
Résumé : La philosophie africaine s’est développée en réponse à l’ethnocentrisme colonial, oscillant entre primitivisme et structuralisme. Au-delà des débats sur sa légitimité (Towa, Hountondji, Mudimbe), elle interroge désormais ses fondements herméneutiques (Kagamé, Fouda, Tshiamalenga, Okolo) en intégrant les traditions orales et les formes symboliques (mythes, arts, discours). Cette approche permet une critique profonde du modèle textuel occidental (Schleiermacher, Dilthey, Ricœur).
L’oubli historique de l’apport d’Anton Amo, philosophe africain des Lumières, à l’herméneutique textuelle antérieure à Schleiermacher illustre une marginalisation systémique. Disciple de Wolff, Amo insistait sur une herméneutique reliant vérité et équité, en contraste avec Quine et Davidson, qui privilégiaient le lien vérité-charité face au différentialisme culturel de Lévy-Bruhl. Malgré les controverses sur la notion de mentalité prélogique, Lévy-Bruhl a ouvert la voie à une pluralité des logiques – rationnelle et pré-scientifique –, articulant causalité et événement. Kagamé a, pour sa part, démontré la spécificité des catégories logiques africaines face à l’universalité supposée des catégories aristotéliciennes. Son approche nourrit les débats contemporains en herméneutique linguistique aux côtés de Quine et Davidson.
L’herméneutique africaine contemporaine est marquée par une double tension : affirmer sa légitimité contre l’ethnocentrisme et dépasser le paradigme textuel. Mais comment distinguer alors compréhension et interprétation ? Cette discipline, fragmentée, oscille entre l’empirisme de l’affect et de l’événement (Lévy-Bruhl, Senghor, Diagne, Romano), l’épreuve mythique de la vie (Cassirer, Fouda), la dialectique de l’agir et du pâtir dans la condition postcoloniale (Eboussi-Boulaga, Mbembe), ou encore des approches idéalistes du langage et de l’être (Heidegger, Kagamé, Gadamer, Serequeberhan).
Ainsi, l’herméneutique africaine propose quatre axes majeurs : l’interprétation par le langage et l’art, où la médiation symbolique interroge les limites des catégories occidentales (Kagamé, Senghor, Bidima, Somé et Aka-Evy) ; l’incarnation communautaire, articulant tradition, appartenance et distanciation critique (Fouda, Okolo) ; la condition postcoloniale, avec l’enjeu d’une émancipation sans essentialisme (Fanon, Mudimbe, Mbembe et Serequeberhan) ; enfin, l’éthique de l’interculturalité et de la traduction, cherchant une réciprocité herméneutique contre les hiérarchies linguistiques et culturelles (Diagne, Ricœur et Abel).
Entre affirmation identitaire et ouverture universelle, l’herméneutique africaine demeure un lieu critique et créatif, interrogeant sans cesse les conditions historiques et épistémologiques de sa propre émancipation.