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Michel Kokoreff

Actuel Directeur de programme    du 01/07/2025  au 30/06/2031

Direction de programme : Deleuze, Foucault et les sciences sociales. Trajectoires, concepts, terrains

Résumé : Quel est le rapport de Deleuze et Foucault aux sciences sociales ? Et à l’inverse, comment celles-ci se sont appropriées (ou pas) leurs théories et concepts ? Y aurait-il entre elles des convergences nouvelles ?
Peut-on aussi tirer de ces deux philosophes une philosophie politique, une anthropologie de l’État (ou des luttes contre lui), une sociologie du néo-libéralisme ? Comment faire l’histoire d’une trajectoire de pensée sans la séparer de l’empreinte laissée sur et par son époque ? Telles sont les questions liminaires que se propose d’aborder ce projet de recherche au Collège international de philosophie.

On sait que Deleuze et Foucault occupent une position singulière dans le champ philosophique. On commencera par la définir et retracer à gros traits leurs trajectoires, dialogues, hommages, rencontres et différends - sans faire la cartographie d’une constellation intellectuelle et militante. Puis il s’agira de délimiter un corpus. Autour des deux tomes de Capitalisme et schizophrénie et de Surveiller et punir se dessinent des cercles, tout un réseau de signes qui les relient. Chez Foucault, il y a son histoire de la folie et ses cours au Collège de France, en particulier La société punitive et Naissance de la biopolitique dans lequel il développe une réflexion sur l’art de gouverner et le néo-libéralisme aux enjeux très actuels. Chez Deleuze et Guattari, on trouve en filigrane une philosophie et une anthropologie politiques sur la question de la servitude et de l’État, le fascisme et le micropolitique, mais aussi dans le fameux texte sur le passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle. Sur tous ces thèmes, la dimension politique de leur travail a trouvé un ancrage et une résonance forte dans « les années 68 », puis au tournant des années 2000, à travers leurs engagements militants et collectifs qui ont inspiré de nouvelles pratiques, des modes et formes de vie devenus très visibles jusque dans les Zad et les rangs de la dite « ultra-gauche ». C’est peut- être pourquoi Deleuze, Foucault et quelques autres sont restés dans le purgatoire où la « pensée anti- 68 » les avait placés en France – à la différence des Etats-Unis consacrant très tôt la French Theory. Aujourd’hui, on ne cesse de redécouvrir leur travail et d’y chercher des concepts afin de penser le chaos du monde et d’ouvrir de nouveaux chemins (par exemple, dans les débats sur les « luttes numériques » à l’épreuve du « capitalisme de plateforme » ou à propos de « l’état de guerre » comme gestion du chaos).

La proximité de Deleuze et Foucault avec les sciences sociales apparaît, chez l’un, par une lecture originale de l’histoire, sa théorie du pouvoir et ses analyses sur le « moment punitif » (Didier Fassin, 2017) ; chez l’autre, avec Guattari, dans la centralité de l’anthropologie, considérée non seulement altérité mais aussi alternative aux formes politiques modernes (Abèles, 2014), alors que la sociologie est peu mobilisée, et plutôt Tarde que Durkheim, s’inversant en une anti-sociologie (Donzelot, 1972). Jadis science de rupture, savoir en irrésistible expansion, la sociologie ne s‘est-elle pas normalisée, mais aussi divisée et affaiblie (Critique, 2024) ? Cette enquête vise à prendre la balle au bond : une « sociologie du néo-libéralisme est-elle possible ? » (Jeanpierre, 2007), de même qu’une sociologie des sociétés de contrôle à l’ère numérique (Razac, 2023) et des modes de subjectivation (Revel) qu’elles fabriquent ?