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Marc PAVLOPOULOS

Actuel(le) Directeur de programme du 01/07/2013  au 30/06/2019

Direction de programme : La raison pratique en controverses : calcul, régularité, délibération et autonomie

Résumé : Ce programme propose de confronter trois grandes traditions philosophiques sur la question de la raison pratique - l'aristotélisme, l'empirisme (y compris analytique), les philosophies de la règle d'inspiration kantienne -, autour de trois thématiques qui intéressent directement les sciences sociales contemporaines : la notion de choix rationnel, la question de la rationalité des fins et l'idée d'une rationalité substantielle et non simplement instrumentale, enfin le problème de la motivation et l'autonomie des agents.
L'empirisme favorise les approches calculatoires du choix et rejette l'idée d'une rationalité substantielle, à savoir l'idée que la raison s'exercerait aussi bien sur sur les buts et les fins des agents que sur les moyens qu'ils mettent en œuvre. En complément des analyses de Foucault sur la naissance du biopouvoir, on proposera une critique d'ambition systématique des modèles du « choix rationnel » inspirés d'une convergence étonnante entre la sociologie allemande (Max Weber) et l'utilitarisme britannique (Bentham, Mill) – convergence dont procèdent le marginalisme classique en économie, mais aussi l'homo oeconomicus théorisé par Pareto ou encore les théories du choix rationnel de l'école de Chicago en sociologie. On mettra au jour les attendus empiristes de ces « rationalités » calculatoires et on montrera qu'elles aboutissent à diverses formes de scepticisme extrême, voire de nihilisme sur l'idée même d'un exercice pratique de la raison.
La question de la rationalité des fins ne peut être esquivée par les sciences humaines. Encore ne faut-il pas envisager les buts de l'action comme de grands termes abstraits qui ne sont en réalité que des valeurs (le profit, l'honneur du clan, le respect du chef, etc.), non des objectifs pratiques. On proposera une théorie de la rationalité des fins qui s'appuie sur les approches spécificationnistes et la mise en évidence du caractère « défaisable » du raisonnement pratique : les fins sont évaluées et choisies en fonction des circonstances de l'action (ce que l'on appelle d'un terme vague « le contexte » du choix), et cette évaluation est l'objet d'un raisonnement contemporain mais logiquement distinct de la délibération proprement dite. Cette théorie néo-aristotélicienne permet une critique radicale de l'idée d'optimum du choix issue de l'empirisme, ainsi que de la notion de « conflit tragique » entre valeurs incompatibles largement issue des morales de la règle. A l'inverse, certaines approches sociologiques peuvent s'apparenter à la théorie proposée ici, notamment en sociologie de sciences (Latour). On en proposera une discussion critique.
La question de la motivation des agents est à la base même de la notion de raison pratique : la raison pratique est une capacité largement acquise, elle suppose une paideia, une éducation du désir. Cette éducation à la raison pratique a pour terme l'autonomie, conçue non à la mode kantienne comme conformité à des règles, ni à la façon de la psychologie morale contemporaine comme une reconnaissance inter-individuelle, éventuellement négociée dans l'interaction (interactionnisme), mais comme un problème d'émancipation individuelle tout autant que collective.