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Pierre ZAOUI

Ancien(ne) Directeur de programme du 1/07/2004  au 30/06/2010

Direction de programme : Ethique et expérience - Programme de recherche pour la constitution d'une éthique empiriste

Résumé : Le but du programme de recherches que nous proposons consiste à tenter de repenser la question éthique à partir d’une philosophie de l’expérience. Par « philosophie de l’expérience » nous entendons une tentative pour théoriser et tenter d’unifier les divers sens souvent contraires de la notion d’expérience humaine : à la fois savoir et norme, expérience sensible et expérience de pensée, expérience et expérimentation (experientia et experimentum), expérience scientifique et expérience existentielle, expérience commune et expérience-limite. Par « question éthique », nous entendons plus précisément quatre ordres de problèmes : 1) les problèmes liés à l’auto-donation d’une règle : comment des individus en viennent-ils à se reconnaître des règles et à s’y soumettre ? ; 2) les problèmes liés à l’auto-constitution d’une volonté : comment peut-on en venir à vouloir contre l’ordre de son plaisir ou de son intérêt ? ; 3) les problèmes corrolaires liés à la définition même d’une intention et d’une causalité proprement psychique ; 4) les problèmes liés à l’auto-constitution d’un monde éthique, étant entendu que définir l’éthique comme ensemble de règles auto-prescrites revient à postuler un monde éthique distinct du monde matériel : comment un tel monde peut-il seulement avoir un sens ?
En s’appuyant sur la seule expérience, donc indépendamment de toute morale révélée ou fondée a priori, il semble bien difficile de pouvoir seulement espérer répondre à de tels problèmes. En règle générale, en effet, toute éthique semble vouée soit à être déterminée indépendamment de toute expérience, en fonction de principes, de lois ou de valeurs posées a priori, relevant ainsi d’une métaphysique des mœurs (c’est là notamment le propre de toutes les éthiques d’inspiration kantienne, jusqu’à Apel et Habermas), soit à se dissoudre a posteriori dans des questions politiques, psychologiques ou sociologiques, relevant alors d’une science des mœurs, c’est-à-dire d’une éthique au sens propre — c’est là notamment le geste de Hume, de Bentham, et de l’essentiel de la philosophie analytique tendant à dissoudre tout sens moral dans les conventions arbitraires de la politique, dans le calcul de maximisation de l’intérêt ou du plaisir, ou dans les cohérences formelles du langage ordinaire (qui apparaît d’emblée en lui-même comme une « forme de vie » réglée).
Pourtant, même quand elles se veulent logico-transcendantales ou pragmatico-transcendantales, toutes les grandes philosophies éthiques contemporaines ne peuvent faire l’économie d’un rapport problématique à une certaine expérience particulière : l’expérience de la discussion et du débat pour la Diskursethik, l’expérience même de la cohérence en logique déontique ou en logique des impératifs, certaines expériences de pensée spécifiques en philosophie analytique (l’expérience de l’intention mauvaise chez Anscombe, l’expérience du ressentiment chez Strawson), l’expérience du désir et de la transgression en psychanalyse, l’expérience du visage de l’autre chez Lévinas, etc. Et même en remontant aux éthiques antiques, on ne peut que remarquer à leur source des expériences essentielles : l’expérience de l’usage des plaisirs et du souci de soi, pour parler comme Foucault, mais peut-être plus fondamentalement encore, l’expérience de la vérité et l’expérience de l’amitié.
Dès lors, nous aimerions tenter une réévaluation générale de ces éthiques à l’aune des données positives des sciences contemporaines et de l’histoire. Une telle recherche pourrait alors se développer suivant au moins trois axes : d’abord, un état du débat actuel autour de la « question éthique » tentant pour chaque théorie d’expliciter l’expérience semblant avoir présidé à son élaboration ; ensuite, le parcours, qui devrait prendre plusieurs années, de différentes sortes d’expériences génératrices de discours éthiques (expériences cognitivistes, expériences cliniques, expériences bio-éthiques et déontologiques, expériences singulières présentes en histoire) ; enfin, parvenir à aborder frontalement les buts premiers de ces recherches : notamment celui de l’universalisation possible ou non de ces conceptions de l’expérience et de l’éthique (étant entendu qu’une réponse négative serait encore une réponse : pour l’instant nous n’en savons rien), et celui d’une réévaluation éthique des morales a priori (car remettre en cause initialement leur fondation logique ou transcendantale ne signifie pas nécessairement in fine leur dénier toute efficacité éthique mais qui resterait alors à comprendre).
Bref, tout notre projet consiste à réaborder la question éthique à la lumière de ce que peut nous apprendre l’empirie au sens large : non seulement les données de l’expérience sensible, mais aussi bien les résultats des sciences expérimentales, les expériences de pensée particulières, les singularités de l’histoire. Son enjeu en est donc double : d’une part ouvrir le grand débat éthique d’aujourd’hui au-delà des discussions fermées entre philosophes ; d’autre part, faire dépendre l’unité ou l’universalisation possibles de règles éthiques de la possibilité de fonder ou non une conception unitaire ou universelle de l’expérience humaine.