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Stéphane PUJOL

Ancien(ne) Directeur de programme du 1/07/2010  au 30/06/2016

Direction de programme : La culture du don. Histoire, philosophie et esthétique de la bienfaisance

Résumé : Le projet que nous proposons d'engager, au croisement des champs "#philosophie / art et littérature"#, s’inscrit dans la continuité d’une réévaluation contemporaine de l’importance et de la validité de la théorie proposée par Mauss dans l’Essai sur le don. Loin de prétendre explorer toutes les facettes de l’échange et du don, il se donne concrètement pour objet d’interroger l’une des dimensions possibles de l’acte qui consiste à donner (et à recevoir), à savoir la dimension éthique : on peut en effet donner pour « faire le bien ». Notre travail prendra la forme d’une enquête historico-critique de l’idée de « bienfaisance » ainsi qu’une étude de ses mises en scènes littéraires ou esthétiques (roman, peinture, théâtre, opéra). La bienfaisance est à la fois une notion clé de la philosophie morale et une scène où se joue et se rejoue, selon des enjeux variés, la question de l’échange. La bienfaisance ne fonctionne pas de manière autonome. Elle entre dans un rapport dynamique avec d’autres notions connexes, comme la gratitude (ou l’ingratitude) et la reconnaissance. Notre idée est que le couple Bienfaisance/Reconnaissance constitue une figure possible de la théorie maussienne du don et du contre-don, puisque la bienfaisance implique autant celui qui donne que celui qui reçoit. Il nous faudra préciser comment cette interprétation s’articule avec certaines lectures contemporaines du don (et plus généralement avec le vaste champ des critiques et des « refondations » de la morale, de Nietzsche, Freud, Bataille, à Ricoeur, Levinas ou Derrida). Les historiens des idées ont souvent analysé l’idée de bienfaisance comme la version laïcisée de la charité chrétienne. Le passage de l’une à l’autre aurait lieu au XVIIIe siècle, au moment où le mot « bienfaisance » apparaît dans les textes philosophiques ou littéraires avant d’être enregistré dans les dictionnaires. Cette analyse mérite d’être discutée et complétée dans une perspective plus large. La notion de bienfaisance apparaît dans la pensée des derniers stoïciens, de Sénèque en particulier, où elle s’affirme comme une forme de don désintéressé. Au XVIIIe siècle, le moment « libéral » permet de penser conjointement l’égoïsme et l’altruisme comme deux formes complémentaires de sociabilité. La bienfaisance trouve ainsi sa place dans les théories utilitaristes où l’intérêt apparaît comme le moteur principal de nos actions. Nous voudrions interroger les conséquences historiques de ce renversement, les incidences de cette rupture avec le paradigme de la morale traditionnelle, et comprendre quel éventuel nouveau régime de la morale (mais aussi de la politique et du droit) elle ouvre jusqu'à nos jours. On devra se demander en quoi si le passage de la bienfaisance comme vertu privée à la bienfaisance comme vertu publique, auquel on assiste à la fin du XVIIIe siècle, est fondateur d’une « politique » de la bienfaisance qui se décline sous de nombreuses formes aujourd’hui (Etat providence, organisations philanthropiques ou actions « humanitaires »).

Concrètement, le programme s’articulera de la manière suivante :
A. Un séminaire (6 séances par an) qui devrait se dérouler en trois temps : 1) une genèse et une histoire de la notion de bienfaisance (Antiquité-Age moderne-début de la période contemporaine). 2) une étude des notions ou concepts connexes (obligation, gratitude, reconnaissance) à laquelle seraient associés divers intervenants, philosophes, sociologues, historiens... 3) une discussion sur les enjeux actuels de la théorie du don et ses réévaluations critiques, précédée d’une argumentation théorique sur le couple bienfaisance/reconnaissance comme figure du don et du contre don fonctionnant moins comme un schème anthropologique (à l’instar de Mauss) que comme un paradigme essentiel pour la morale.
B. Un atelier (trois séances par an) qui permettra d’analyser, œuvres à l’appui, les mises en scène littéraires et artistiques de la bienfaisance-reconnaissance, avec la participation de philosophes, de littéraires, de critiques d'art ou d’artistes.