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Dominique DE COURCELLES

Ancien(ne) Directeur de programme du 1/07/2004  au 30/06/2010

Direction de programme : L'usage de la langue vernaculaire comme défi philosophique face aux pouvoirs : la littérature en Espagne dans la première modernité

Résumé : L’Espagne de la première modernité, depuis les années 1450, marquées par la prise de Constantinople et un nouvel équilibre politique et intellectuel du monde méditerranéen, jusqu’aux années 1650, qui sont celles de l’affirmation de la Contre Réforme et du déclin de la monarchie espagnole, cependant qu’un nouvel ordre du monde est mis en œuvre avec la découverte de l’Amérique, est caractérisée par le durcissement des pouvoirs politiques et religieux qui ne tolèrent aucune dissidence, aucune singularité, dans un contexte d’unification absolue de l’Empire espagnol. Or l’Espagne est traditionnellement une zone de contacts entre les cultures et de traductions en langue latine puis en langue vernaculaire. Avec la découverte de l’Amérique, elle apparaît au milieu des mondes, entre l’ancien et le nouveau, avec toutes les conséquences théologiques, philosophiques, anthropologiques, politiques que cela implique. Partout dans le monde hispanique on observe alors une fondamentale réorganisation des savoirs et des pouvoirs, une prise en compte inquiète de ce que l’on peut déjà appeler la globalisation, dans laquelle l’imprimerie joue un rôle majeur. La littérature en langue vernaculaire constitue un paradoxal et surprenant espace de liberté et de polémique, de questionnement philosophique, cependant que la philosophie et la théologie sont en proie à la suspicion des pouvoirs. Le projet propose donc une auscultation philosophique des textes littéraires et littéraire de certaines perspectives philosophiques dans l’Espagne de la première modernité.
Des grands textes en langue vernaculaire on retiendra trois ensembles qui peuvent être ainsi dénommés: les textes mystiques, si importants et spécifiques (Ignace de Loyola, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Luis de León), les récits d’initiation (dans la suite des grands ouvrages de l’époque médiévale, tels les Dialoghi d’amore de Léon l’Hébreu, le Viaje de Turquía, le Don Quijote de Cervantes, le Criticón de Gracián, El Peregrino Indiano de Antonio de Saavedra y Guzmán, etc.), les textes de connaissance proprement dits (ouvrages miscellanées, récits de la découverte du nouveau monde, ouvrages de botanique ou de médecine, recueils mythologiques, etc.).
Ces textes désignent pour la période de bouleversements qui est la leur l’émergence de nouvelles formes d’expérience, de transmission de l’expérience, de pensée. Ils constituent des formes originales du renouveau philosophique, dans la ligne de l’humanisme ou parfois contre certains de ses principes. Ils permettent d’élucider quelques conditions philosophiques et intellectuelles de l’émergence de la subjectivité, avec la revalorisation du corps, l’intérêt apporté au discours sur le corps et sur le sujet, l’affirmation de la conscience de soi dans une histoire partagée, et ils participent à l’élaboration d’une subjectivité littéraire. Ils posent les questions éthiques, politiques et sociales qui hantent l’Espagne de la première modernité sans qu’il soit le plus souvent possible de les poser, en s’offrant comme lieux « littéraires » pour l’exercice de la parole et du dialogue éthique et politique. Enfin ils consacrent l’importance du visuel en suscitant de véritables visions verbales chez les lecteurs. Ils sont la manifestation nécessaire de la pensée. La modernité se fraie ainsi un chemin à travers des lieux où l’on ne l’attend pas.
Questionner la littérature en langue vernaculaire de l’Espagne de la première modernité permet de retrouver le sens même de certaines questions qui animent aujourd’hui la pratique philosophique et de mieux comprendre le développement d’une pensée vive et vivante. Ainsi se met en place la modernité du monde.