Faut-il censurer les œuvres d’art ?

21-01-2018

(…) Dernièrement, au Metropolitan Museum of Art, lequel présente une exposition Balthus, une pétition a pu recueillir plus de 7 000 signatures en 72 heures dans l’idée de faire retirer une toile jugée pédophile, Thérèse rêvant. Une adolescente avec un jupon rouge est installée dans une pause alanguie. Les paupières sont closes, les mains croisées derrière la tête. Thérèse est assise et son pied gauche posé sur un siège dévoile sa culotte. Agée de 12 ou 13 ans à cette époque, le modèle du tableau est alors la voisine parisienne du peintre.

Selon la pétition, l’érotisme de cette adolescente à la culotte apparente « véhicule une image romantique de l’enfant-objet ». Une image romantique ? Balthus expliquait : « Je peins les rêveuses et non le rêve. » Dans ce tableau, Thérèse est effrontément l’objet de son rêve bien évidemment érotique ou sexuel. Cette image, considérée comme une image ordinaire, est choquante. Elle est choquante comme peinture également si l’on commence à extrapoler sur le fait qu’une adolescente sert de modèle au peintre.
Mais, Thérèse rêvant est un tableau magistral, bien composé, un chef-d’œuvre de la peinture du XXe siècle qui rappelle l’amour de Balthus pour Piero della Francesca, Poussin ou Courbet. Cette toile a une existence qui doit être protégée dans son statut d’existence par des musées ou des collectionneurs. Les individus ne devraient pas avoir de pouvoir sur elle car, comme eux, elle existe. Elle échappe d’ailleurs à l’artiste qui l’a créée. (…)

A-t-on oublié que l’art dans un certain nombre de civilisations ne s’est jamais regardé que par le biais d’une attention libre, flottante, vagabonde et liée à l’imagination ou à des sens non réduits à leur fonction ? Sans doute, cette attention est-elle de plus en plus rare dans un monde converti à la consommation et aux messages triviaux des images publicitaires ou télévisuelles. Peut-être cette attention disparaîtra-t-elle et l’art avec.
Il n’en restera pas moins des existences, les œuvres d’art que des institutions, des collectifs, des individus voudront continuer à montrer et à protéger. Et ce n’est pas rien. Les œuvres d’art sont des existences fragiles et à ce titre précieuses.

Fabienne Brugère, L’œuvre d’art existe, qu’on le veuille ou non, Libération, 21 décembre 2017 (extraits)

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