Version originale des extraits de Un Manifeste Hacker, publiés dans leur nouvelle traduction française (Criticalsecret éditeur) par Rue Descartes (fichier au format PDF)
Un entretien (en anglais, annoncé p. 118 de la revue) dirigé par McKenzie Wark au sujet du « hack » perpétré par Paul Mathias dans « Philosophies entoilées » à partir de son livre (op. cit.)
Extrait(s)
Daniel Parrochia
C’est une évidence d’affirmer que l’humanité est désormais interconnectée. C’en est une autre de considérer qu’a été ainsi crééé un nouveau « monde » ou un nouvel « espace », de quelque manière qu’on le baptise. Or en quel sens peut-on parler de cybermonde, de cyberespace, voire de cyber-espace-temps à propos d’Internet ? La plupart de ces expressions, totalement métaphoriques, naissent d’une crainte : la mise à l’écart de la matière (et notamment des corps vivants) au profit d’une existence désormais purement informatique. Les internautes n’habiteraient plus vraiment le monde concret ni l’espace à trois dimension, et encore moins le temps vécu qui semblaient constituer jusqu’ici le « réel commun » des vivants sur Terre, ils se projetteraient maintenant dans un univers abstrait, l’espace purement « virtuel » de leur ordinateur. Mais quel est cet « espace » et a-t-on raison de parler ici d’« espace » ?
La notion d’espace, au départ unique, car associée à la géométrie euclidienne qui n’en connaissait qu’un (l’espace à trois dimensions), s’est pluralisée à partir de Riemann et Listing, et étendue à des espaces abstraits (et non nécessairement géométriques) à partir de Fréchet. En conséquence, comme le suggère Basarab Nicolescu, parler de cyber-espace imposerait théori-quement qu’on précise d’abord le nombre de dimensions de l’espace en question. Mais de quel espace s’agit-il ? L’espace perceptif de l’internaute ? L’espace de l’écran ? L’espace physico-mathématique condition de possibilité d’Internet en tant que tel ? L’espace « informationnel » en lequel, comme le faisait déjà Brillouin, on peut décomposer la formule de Shannon ? Le moins qu’on puisse dire est que, lorsque la notion d’« espace » est utilisée sans précision, ce qu’on vise n’a pas beaucoup de pertinence et n’a pas de raison d’être un « objet ». Plus que tout, le mélange de niveaux qui voudrait recoller codage binaire, niveau quantique et espaces mathématiques (y compris les espaces de dimension de Hausdorff non-entière comme ceux associés aux fractales) nous semble aboutir à une monstruosité dont l’existence est improbable dans la mesure où la nature de l’espace postulé, le nombre de ses « dimensions » et sa topologie échappent.
Peter Lunenfeld
Garantir une libre capacité de téléversement, et que l’usage de cette liberté sera fécond de sens, c’est une stratégie non pas tant révolutionnaire que tournée vers le passé, vers les philosophes du pragmatisme notamment, qui à l’aube du siècle dernier ont forgé le concept de « méliorisme ». Le pragmatiste William James définissait en effet le méliorisme plutôt comme une « attitude dans les affaires humaines » qu’une croyance : « Le méliorisme (…) ne considère le “ salut ” de l’univers ni comme assuré immanquablement, ni comme impossible : il y voit une chose possible qui devient probable de plus ne plus, à mesure que se multiplient les conditions remplies pour sa réalisation. » Le mouvement mélioriste, insistant sur les possibilités actuelles dont le progrès est le promoteur, se mêle aisément à celui des cultures informatiques. La télévision par exemple s’est renouvelée et comme métastasée quand elle est sortie de sa tanière familiale — le salon — pour investir en de multiples incarnations les espaces personnels de chaque membre de la famille, nos automobiles, nos assistants numériques, et enfin, avec les modèles d’écran les plus perfectionnés — efficaces à la pleine lumière du jour et autrefois réservés aux plus riches — les jardins privatifs de nos banlieues résidentielles. Autre témoignage d’un optimisme rampant, cette espèce de trajectoire ascensionnelle des ordinateurs et de leurs logiciels — versions passant de 1.0 à 2.0, à 2.5, 3.1, 7.8, comme si la série devait aller à l’infini. Sans doute y a-t-il une part d’extravagance dans tout cela, d’effets de mode, et de mises à jour inutiles ; mais même une histoire à court terme tend à lisser leur dynamique pour en faire apparaître la régularité ascensionnelle. L’accroissement quantitatif de la vitesse des processeurs, la sophistication, l’ubiquité, la mobilité, la miniaturisation et la personnalisation deviennent — ou du moins sont disposés à devenir — des mutations qualitatives de nos manières de produire de la culture.
Se convaincre de la nécessité de produire des contenus et de les téléverser reste un objectif modeste et non pas une utopie perfectionniste, c’est tout simplement une position pragmatiste et mélioriste. La fin du méliorisme, c’est l’amélioration volontaire et concertée des choses, ce qui suppose certaines dispositions d’esprit et des pratiques autant réalistes qu’optimistes — pour contrer passivité, pessimisme, ou nihilisme. John Dewey a pu écrire que « l’effort de substituer la stabilité du sens à l’instabilité des événements est la tâche principale de toute attention humaine » . En traduisant l’idée dans une terminologie contemporaine : quoi de plus rigoureusement mélioriste, en somme, que la réception réfléchie de fichiers et la production intelligente de contenus ?
Laurence Allard & Olivier Blondeau
La défection est sur Internet une valeur, presque une condition sine qua non. On pourrait trouver de nombreux exemples, notamment dans des forums ou des listes de discussion, où la parole individuelle est la seule qui puisse avoir une quelconque pertinence. Tout discours qui serait suspecté d’être partisan est appréhendé avec beaucoup de réticences et même parfois proscrit. Il convient de bien mesurer ici l’influence d’un personnage comme Hakim Bey, qui se situe à la croisée de la culture américaine contestataire des années soixante-dix, et qui apparaît comme un des fondateurs de la cyberculture . Dans un de ses plus célèbres essais, intitulé TAZ, Zone Autonome Temporaire — lecture incontournable pour qui veut comprendre la « philosophie du réseau » —, Hakim Bey fait l’apologie de la défection en montrant que la TAZ est avant tout une tactique inspirée des méthodes de la guérilla révolutionnaire et des préceptes issus de l’Internationale Situationniste. Le principe défendu par Hakim Bey est très proche de celui des guérillas — dont la principale tactique est celle du « Frappez ! Fuyez ! » — et confirme cette idée que la défection est un mode désormais essentiel de l’action politique.