L’idée selon laquelle la culture, notamment sous la forme de la « Net culture », doit être considérée comme une « ressource », est inspirée des travaux de George Yudice1 et de ceux de Richard Florida2.
Dans The Expediency of Culture, George Yudice note que nous sommes passés d‘un comportement de soupçon envers la culture, corrélatif du risque de son « effondrement intrinsèque », à une supposée « vision productive » de sa réalité et de ses effets. S’il propose ainsi d‘analyser la culture comme une ressource plutôt qu’une marchandise, c’est pour cette raison qu’elle constitue un secteur actif et potentiellement innovant capable de mobiliser de multiples énergies. Ce qui du reste est tout particulièrement le cas de la « Net culture », dont l’échec du modèle marchand des dotcoms, à la fin des années 90, a montré la profonde inconséquence. Qualifier en effet les communications réticulaires en termes de « valeur », et mesurer cette dernière en nombre de « pages consultées », traduire en fait des activités sociales sous forme de tableaux comptables, c’était là une entreprise inepte et particulièrement erratique. D’où l’intérêt du nouveau schème épistémologique de Yudice représentant la culture comme une ressource. Car contrairement au modèle darwinien et ultra-libéral — « la victoire revient au premier occupant » —, l’idée de « culture-ressource » laboure le terreau de la diversité en montrant qu’elle ne peut pas prospérer dans une situation monopolistique. C’est que la « Net culture » ne tombe pas du ciel mais, comme bien d‘autres ressources, doit être entretenue dans une perspective de développement durable.
À cela infrastructures et accès ne suffisent pas. La culture n‘équivaut pas à un loisir que des autochtones ou des touristes « consommeraient » selon leur bon plaisir, mais elle constitue un atout stratégique. En ce sens Richard Florida, avec sa théorie de la « classe créative », a parfaitement raison de poser la vraie question sur cette culture, qui est de savoir quel est le seuil que doivent atteindre des politiques d‘« industries créatives » afin de dissimuler les problèmes structurels qui minent le marché du travail occidental. Le simplisme du logo « Culture et Cie » trahit un schéma entrepreneurial inopérant. Au mieux contribue-t-il à participer à la création d’un monde de « petits boulots », pour fonctionner plutôt principalement sur la base du travail volontaire. En fait l’essor des industries créatives ne se laisse pas étudier indépendamment d‘une problématique plus générale du travail « précaire » (absence de contrat de travail, horaires « flexibles », salaires minimaux, etc.). Si le concept d’« industrie créative » doit avoir quelque sens et n’être pas simplement la formule socio-politique du délire de la « nouvelle économie » des années 90 (capital risque exclu), il faudra qu‘il aborde sérieusement le problème de sa durabilité. Sans quoi il serait vain d’invoquer les circonstances princeps nées des technologies du numérique. Il faudrait plutôt parler d‘un réajustement des institutions leur préexistant et renoncer à toute prétention de voir émerger de nouveaux secteurs d‘activité.
(Note de Paul Mathias,
à partir du texte
original de Geert Lovink)