La notion de « multitude » doit évidemment beaucoup à l’ouvrage éponyme de Michael Hardt et Antonio Negri1.

On le sait, la multitude exprime l’idée d’une diversité immanente à la population active, tout opposée à la notion homogène de « classe » ou à la fixité de celle de « prolétaire », et qui se déploie dans le contexte d'un monde globalisé.

« Dans son acception la plus ample, écrivent Michael Hardt et Antonio Negri, [le concept de classe ouvrière] renvoie à tous les travailleurs salariés, par opposition aux travailleurs pauvres et non rétribués de la sphère domestique et à tous ceux qui ne reçoivent pas de salaire. La multitude, en revanche, est un concept ouvert et inclusif. (...) La multitude est composée, en puissance, de toutes les différentes figures de la production sociale. Le réseau décentralisé qu'est Internet constitue une première approximation, un premier modèle de ce qu'est la multitude : d'abord parce que tous les points nodaux qui le composent restent différents tout en étant interconnectés, et ensuite parce que les limites extérieures du réseau sont ouvertes, de telle sorte que de nouveaux points nodaux et de nouvelles relations peuvent s'y ajouter2. »

Également :

« On peut concevoir la multitude comme un réseau : un réseau ouvert et expansif dans lequel toutes les différences peuvent s'exprimer librement et au même titre, un réseau qui permet de travailler et de vivre en commun3. »

La forme réticulaire des organisations humaines est donc au centre de Multitude. Ce que nus pouvons comprendre par là, c'est que par-delà toutes espèces de catégories apparentées à Bien et à Mal — et d'une façon générale aux catégorie socio-éthiques traditionnelles —, Hardt et Negri voient des réseaux en tous lieux et circonstances : organisations militaires, mouvements sociaux, milieux d’affaires, flux migratoires, systèmes communicationnels, structures physiologiques, relations linguistiques, neuro-transmetteurs, et même relations personnelles4.

À titre d'exemple, mais de manière très emblématique, après le 11 septembre 2001, on doit constater que l’« ennemi » ne peut plus être identifié à un État souverain et unitaire, mais doit l’être à un réseau. Et selon les planificateurs de la « guerre contre le terrorisme », l’Internet serait très mal approprié pour faire face à un ennemi complètement réticularisé. Les auteurs de Multitude considèrent dès lors les réseaux distribués comme une condition commune et primordiale :

« Cela ne veut pas dire que les réseaux n'existaient pas auparavant ou que les structures du cerveau ont changé, mais simplement que le réseau est devenu une forme commune qui tend à définir notre façon de comprendre le monde et d'agir sur lui. Cela signifie surtout, dans la perspective qui est la nôtre, que les réseaux sont la forme d'organisation des relations coopératives et communicatives imposée par le paradigme immatériel de la production. La tendance de cette forme commune à devenir hégémonique est ce qui définit la période5. »

Le schème réticulaire altère toutes les facettes du pouvoir au point de vue de l’efficacité des règles, la rigidité des vastes organisations top-down s’avérant un véritable cauchemar entrepreneurial. Par contre les interrelations distribuées sont bien plus propices au changement.

« Seul un réseau peut combattre un réseau6 », écrivent Hardt et Negri, soulignant la difficulté de « traquer un essaim7 », et représentant par conséquent les réseaux comme une suite logique de la guérilla. Effectivement, comme l'objectif principal d'un essaim est principalement interne – qui est de garantir sa propre durabilité et non pas de se définir par son seul rapport à un ennemi extérieur – l’organisation en est moins un moyen qu’une fin en soi et une raison d’être.

Paradoxalement donc, il est possible d'en inférer que les réseaux constituent la meilleure garantie que nous ayons qu’aucun individu ou corpuscule isolé, consolidé, fossilisé même dans sa propre idéologie, n’émergera jamais avec le rêve d’un conflit armé, d’attaques suicides, etc.

(Note de Paul Mathias,
à partir du texte original
et des références de Geert Lovink)


1 Paris, 10/18, coll. « Fait et cause », 2006
2 Op. cit., p. 8-9
3 Ibid., p. 7
4 Ibid., p. 176
5 Ibid., p. 177
6 Ibid., p. 80
7 Ibid., p. 79

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