Où se cache donc cette « intelligentsia virtuelle1 » capable d’assimiler les conditions de l'environnement technologique à sa propre pratique opératoire ? Quelle est la mesure des valeurs libertariennes qu'elle est capable d’y incorporer ? Combien de temps l’assimilation des années 90 – de la chute du mur de Berlin à l’effondrement des dotcoms – va-t-elle prendre ? Quelle conscience cette intelligentsia parviendra-t-elle à prendre des enjeux du débat autour du logiciel libre et des logiciels dits « à code source ouvert » ? Plus les réseaux informatiques investissent le monde académique, plus ces questions deviennent urgentes. Les navigateurs, les systèmes opératoires, et les moteurs de recherche, ne sont pas des outils neutres, ils renferment au contraire des orientations sociales, culturelles, et esthétiques, parfaitement spécifiques. C’est une chose que d’insister sur l’importance d’être en réseau ; c’est autre chose que de comprendre ce qu’est et comment se détermine une architecture réticulaire. Là est la tâche des nouveaux activistes, artistes, et théoriciens des médias : initier un mouvement, et non pas seulement entreprendre des sondages critiques, mais en exposer surtout les résultats à une multitude d’audiences.
Dans un récent ouvrage, Protocol How Control Exists after Decentralization2, Alex Galloway approfondit encore cette conception des réseaux. S’appuyant d’abord en gros sur les mêmes postulats que Hardt et Negri, Galloway mobilise une connaissance approfondie des mécanismes des réseaux pour formuler sa théorie du « protocole ». Selon lui, nous devrions nous débarrasser du mythe selon lequel l’Internet est chaotique. Un protocole est basé sur deux machines se faisant pour ainsi dire contradiction : « Une machine contrôle à la racine et distributivement des points autonomes et localisés, l’autre exerce son contrôle sur des hiérarchies définies de manière rigide ». Les réseaux dissolvent peut-être de vieilles figures du pouvoir, hiérarchies et bureaucraties, mais ils mettent également en place un nouveau régime, ce que Gilles Deleuze aura appelé la « société de contrôle ». Les réseaux altèrent en effet constamment la stabilité des frontières entre le dedans et le dehors. Si les réseaux suscitent une impression de liberté, ils prennent place dans la vie quotidienne comme autant de machines idéales à contrôler.
(Note de Paul Mathias,
à partir du texte
original de Geert Lovink)