Dans Multitude, Michael Hardt et Antonio Negri écrivent :
Pourtant la participation d’individus isolés à des dynamiques de groupe s’avère plutôt une exception qu’une règle.
J’ai remarqué ces dernières années la curiosité que suscite la dynamique interne des groupes de travail. Il semblerait que les phénomènes collaboratifs incitent au voyeurisme, ne serait-ce que, tout simplement, parce qu’on présuppose des frictions et des inimitiés dans tout groupe constitué. Préjugé qui fait dire qu’il est difficile de travailler ensemble, et que toutes les tentatives collaboratives doivent s’achever par des drames !
Depuis une quinzaine d’années, avec le groupe ADILKNO — acronyme pour ADvancement of ILlegal KNOwledge (en français :« Progrès des Savoirs Illégaux », et BILWIT en hollandais/allemand) — nous sommes un certain nombre à avoir conçu une « théorie de l’extramuralité ». ADILKNO a explicitement traité de l’idée de collaboration en termes de « tiers esprit », locution exprimant la revendication d’une forme d’esprit fondamentalement différente de toute forme d’esprit subjectif. Au milieu des années 90 – âge d’or du « Net criticism » –, l’expérience ADILKNO a abouti à une intense collaboration de quatre années avec l’informaticien, artiste, et théoricien Pit Schultz, avec qui nous avons réussi à mener à terme le projet Nettime.
À ce jour, 99% de mes collaborations sont virtuelles. Travailler dans la « vraie vie » est un luxe et un plaisir. Parvenir à collaborer à un groupe dans sa propre ville reste une expérience unique, parvenir à continuer de le faire est chose rare. En vérité plus on utilisera les réseaux informatiques, moins il y aura d’opportunités de trouver des collaborateurs dans son proche voisinage.
Mutatis mutandis, considérons maintenant le rapport genre-machine, c’est-à-dire les relations de pouvoir qu’engendrent des collaborations homme-homme, homme-femme, et femme-femme. Deux théoriciens allemands des médias, Friedrich Kittler et Klauss Theweleit, ont écrit sur ce sujet. Dans les années 80, Theweleit a travaillé dans le même département que Kittler, à Fribourg. Leurs travaux sur les sexes, les médias, et le fait collaboratif, présentent de frappantes similitudes. Kittler aussi bien que Theweleit insistent sur l’importance de l’efficace (deleuzienne) du triangle homme-femme-machine. Il peut tout aussi bien s’agir d’une connexion homme-médium-homme ou femme-médium-femme, mais de toute évidence, dans des sociétés hétérosexuelles à prédominance masculine, la relation homme-femme-machine est prédéterminante. Theweleit instruit sa dimension oppressive, faisant apparaître que les hommes « sacrifient » le corps féminin dans le but de produire une « haute culture » de signification éternelle.
Nous pourrions bien sûr nous demander si de telles anecdotes liées aux rapports entre les sexes ont encore de la pertinence. À penser à l’Internet et à l’ordinateur, c’est à une machine de célibataire que je pense, non au génial auteur mâle qui dicterait son travail à sa secrétaire/maîtresse — mais je peux me tromper. Est-ce qu’à cet égard le passage de la machine à écrire au traitement de texte n’a pas été crucial ? Peut-être avons-nous besoin d’une histoire culturelle du présent capable de décrire le contexte homme/femme de la production en ligne de textes et de savoirs. Si la moitié des utilisateurs de l’Internet sont des femmes, les plus passionnés en restent encore principalement des hommes.
Le fait collaboratif, et en particulier celui de la libre coopération, paraissent donc participer d’une sorte d’idéalisme inconscient. Concerneraient-ils des individus ennuyés d’eux-mêmes et handicapés par de « moindres compétences » ? Les hommes sont des animaux sociaux au bout du compte. Nous devons à cet égard demeurer techno-réalistes. Tâchons simlement de n’avoir pas une interprétation trop cynique de cet aspect des choses.
Note de Paul Mathias,
à partir du texte
original
et des références de Geert Lovink