George Yudice développe l’argument selon lequel il est strictement impossible d’aborder la question de la « culture » en faisant l’économie de celle de son « administration » (p. 20 et suiv.). L’argument ne consiste assurément pas à reprendre, sous couvert d’un vocabulaire modernisé, une rengaine déterministe appliquée à décrire les contraintes économiques et politiques pesant sur les pratiques culturelles de toute société, notamment celles des sociétés industrielles. Beaucoup plus subtil, il donne à comprendre que toute politique culturelle est une manière de dessiner des frontières économiques et sociales – plutôt que d’en être la conséquence –, et que c’est la façon dont sont dessinées ces frontières qui exprime la signification politique que peuvent prendre de telles pratiques culturelles.

Dans The Expediency of Culture1, Yudice écrit :

« Peekskill, une ville postindustrielle de l’État de New York, s’est tournée vers la culture pour raviver son économie. Arguant que « les artistes sont comme les poissons pilotes de l’embourgeoisement », le Conseil communal a créé un quartier des arts et mis en place un système d’incitations économiques, notamment des loyers modérés sur les ateliers offerts en location, de manière à attirer les artistes de la proche mégalopole de New York.

Or il y a des inconvénients à de telles initiatives, car comme dans tout processus d’embourgeoisement, elles tendent en fait à provoquer des déplacements de populations. (...) Il est en effet évident que le développement de la nouvelle « économie créative » a pu favoriser celui d’une classe exclusive de professionnels et de « managers », même lorsqu’elle s’est accompagnée de complaisantes références à une rhétorique de l’intégration. Des groupes de populations moins favorisés, subalternisés et/ou mis en minorité, ont certes pris une place bien déterminée dans ce dispositif, principalement confinés aux travaux les plus pénibles, ou bien affectés à une niche culturelle de prestations ethniques ou culturelles destinées à illuminer la vie embourgeoisée des populations les plus favorisées. (...) Le développement économique induit donc inévitablement une gestion des populations, dans le but notamment de réduire les risques de violence, et par le truchement d’une marchandisation des expériences culturelles. (...)

Ainsi, les politiques de culturalisation se basent sur la mobilisation et la gestion des populations, et notamment des populations marginalisées commises à nourrir l’esprit d’innovation des « créateurs ». C’est là ce qui consacre le mariage de la culture considérée comme un ensemble de pratiques vernaculaires, avec les symboles qui inspirent toute communauté, et la réalité du développement économique qui les sous-tend. (...) Pourtant le rôle de la culture dans le système d’accumulation du capital ne se limite pas à cette fonction ancillaire ; il constitue un moment crucial d’un processus plus général de globalisation (...). Et c’est en fait cette la globalisation qui a renforcé l’idée d’une citoyenneté culturelle, dans la mesure où les droits civiques et politiques concernent assez peu les immigrés ou les travailleurs les moins informés. »

Dans la continuité de cette discussion, on pourra consulter l’essai de Peter Osborne, « Whoever Speaks Of Culture Speaks Of Administration As Well2 ». L’auteur réexamine la « dialectique » régissant les rapports entre politique et culture, en montrant notamment que l’autonomisation de la culture, sous la forme d’une « métaculture » supposée en penser l’horizon, les engagements et/ou les réalisations, constitue un dispositif critique parfaitement illusoire, dans la mesure précisément où toute entreprise « culturelle » est complètement immergée dans des logiques tacticiennes qui l’instrumentalisent ou la suffoquent.

(Note de Paul Mathias,
à partir du texte original
et des références de Geert Lovink)


1 Duram / Londres, Duke University Press, 2002, p. 20-21, trad. Paul Mathias.

2 Cf. Culture Studies, vol. 20, n° 1, janvier 2006, p. 33-47 – texte disponible en ligne à partir de la section Compléments de notre page consacrée à ces « Philosophies entoilées ».

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