
Sous la responsabilité de Barbara SAFAROVA
Journée d'étude | 23 juin / Détails
Trente ans de Collège : la croisée des regards.
À la Wallace Gallery de Londres, de part et d’autre d’un large couloir, se font face deux toiles entre lesquelles le visiteur est tenté de presser le pas, comme on s’excuserait d’avoir interrompu une conversation intime. Celle-ci, la Femme à l’éventail de Velasquez, est grave, en mantille sombre et chapelet enroulé autour du poignet gauche, le buste de trois-quarts mais le regard fixé, avec une intensité silencieuse, sur le tableau situé en vis-à-vis. Celui-là, le Chevalier riant, de Frans Hals, porte fraise, grand chapeau et pourpoint chatoyant ; poing crânement posé sur la hanche, et le menton levé, il sourit plus qu’il ne rit sous une moustache féline, et ses yeux plissés hésitent entre orgueil et amusement. Qu’ils fassent mine de mutuellement s’ignorer ne trompe pas une minute ; mais on ne saurait dire ce qui, dans leur échange muet, tient du défi et de la séduction – lui, moquant son sérieux à elle, mais elle, lui répliquant sans détour d’un intimidant et calme regard. On ne saurait dire non plus, dans cette attirance qu’une rencontre de hasard aménage d’une cimaise l’autre entre le noir et la couleur, la pieuse réserve et les plaisirs du siècle, qui des deux en sait le plus long.
Quittons le musée pour la bibliothèque, et la peinture de l’âge classique pour la philosophie de ce dernier demi-siècle. À la question de savoir qui, au juste, nous sommes, deux auteurs auront formulé des réponses à la fois symétriques et mal appariées, réciproquement indifférentes et nouées l’une à l’autre en une interminable boucle d’attraction et de conflit. Hans-Georg Gadamer ramasse ainsi le propos de son maître-livre, Vérité et méthode, en une brève formule : « le dialogue que nous sommes ». Il oppose cette sentence grave aux prétentions de la pensée scientifique à s’excepter de toute tradition, à délier le sujet pensant de toute appartenance à son histoire et à sa langue pour instaurer avec le monde une relation faite de distance et de maîtrise – comme si, avant même que la moindre méthode ait dit son premier mot, il ne s’agissait pas tout autant de reprendre, de rectifier, de reformuler ce que d’autres, avant nous et pour nous, ont commencé de dire, ou d’écouter se dire depuis les choses mêmes. Michel Foucault, quant à lui, a dans L’Archéologie du savoir une formule tout aussi lapidaire : « la différence, écrit-il, loin d’être une origine oubliée ou recouverte, c’est cette dispersion que nous sommes et que nous faisons ». La différence, ici, ne passe plus entre la méthode arrogante des sciences objectives et la vérité déposée dans une tradition interprétative, tradition à laquelle il nous faudrait assumer d’appartenir pour en recueillir le sens ; ce qui fait de nous « qui nous sommes », ce seraient plutôt ces transformations récentes que nous n’avons pas vues venir, ces discontinuités qui rendent le présent méconnaissable, ouvrent un fossé entre hier et aujourd’hui, nous obligent à scruter ensemble la façon dont notre temps dérive vers l’inconnu. On le voit : à la question de savoir qui nous sommes, l’un répond par l’affirmation d’une inscription qui nous excède, et nous offre un monde à connaître dans la mesure exacte où elle nous invite à prendre part à un échange inachevé ; l’autre répond par l’assignation d’une rupture qui nous précède, et nous expose les uns aux autres par la seule injonction (désinvolte ou effrayante) d’admettre que ce que nous sommes, au fond, nous ne le sommes déjà plus. Il y a de la piété là, ici de la légèreté ; là le danger de figer la pensée, en fait de tradition, dans les formes déjà closes de l’institution ou du folklore, ici les risques de la compromettre avec les séductions de l’actualité ou l’injonction facile à inventer dans le vide. Mais qui a dit qu’il serait simple d’être qui nous sommes ?
En 2013, le Collège international de philosophie aura trente ans. Trente ans d’une existence insistante et précaire, de plus en plus insituable (et, nous le pensons, indispensable) à mesure que les univers à la jonction desquels il fut installé tendent à dériver chacun de leur côté – l’enseignement ici, la recherche là, la culture ailleurs, et l’injonction partout lancée à n’être pas autre chose que ce que l’on est, comme si l’époque s’était soudain piquée d’adosser la philosophie sur l’absence d’écart à soi-même. Or il y a, on le voit, deux manières d’affirmer au contraire la fécondité de cet écart : être dialogue, ou dispersion. Echanger avec son passé, ou laisser jouer la différence du présent ? Reprendre, ou se déprendre ? On choisira de ne pas choisir. On choisira de faire paraître, dès le début de l’année, un livre revenant sur l’histoire philosophique de ces trente années – mais un livre numérique, sur tablette et en ligne, prenant appui sur les ressources nouvelles de l’édition digitale pour faire revivre quelques-unes des grandes voix dont le concert fit le Collège. On choisira de proposer, du 1er au 16 juin 2013, un festival de philosophie où alterneront, en partie au Palais de Tokyo, conférences, journées d’étude, projections et interventions artistiques, invitant ainsi la philosophie à s’approprier un lieu in progress où elle ne va pas de soi, et à y installer les inquiétudes multiformes que suscite le contemporain.
Le livre, le festival, porteront le même nom : Intersections.
Cette année, nous n’avons pas fini de nous croiser.
Mathieu Potte-Bonneville
Président de l’assemblée collégiale